Le chiffre des 211 milliards d’euros, soit le montant des aides publics annuels identifié, révélé plus exactement par une commission d’enquête du Sénat présidée par Fabien Gay a déjà porté ses premiers fruits : voir le remboursement d’aides effectué par le groupe Michelin. Ce chiffre s’est si bien imposé dans le débat public que certains articles parlent à présent des « fameux » 211 milliards. Des patrons n’ont pas apprécié tel ce PDG du groupe Redex (société d’ingénierie), menaçant de quitter la France et dénonçant au journal « Le Parisien » « une opération de communication sur les aides aux entreprises qui nous fait passer pour des assistés vivant aux crochets de l’Etat. »
Touchée et pas coulée, la nomenclature macronienne s’est sentie obligée d’argumenter. Ainsi sur le site gouvernemental « Agora », dite «plateforme de participation citoyenne de l’État », une certaine Delphine pose, ces jours-ci, cette question au gouvernement : « Pourquoi ne pas conditionner les 211 milliards d’aides et de subventions aux entreprises. Il serait normal que l’octroi de l’argent public soit justifié et conditionné à une évaluation plus poussée. »
Le site précise la question : Sans évaluation réelle, impossible de dire si ces 211 milliards sont bien ou mal utilisés et qu’ils ont permis d’atteindre les objectifs pour lesquels ils étaient destinés. D’autre part, elles pourraient être réservées aux PME et à des entreprises utilisant ces aides sur le sol français. »
« Agira » a demandé à Clément Beaune, un temps secrétaire d’État aux affaires européennes puis ministre des transports et à présent Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan (attention aux majuscules !) de répondre.
« Grande question » commence par dire le petit marquis de la macronie (il n’a pas osé dire : merci de me l’avoir posée). Grande question mais petite réponse. Car le Haut commissaire a surtout pour objectif de discréditer l’enquête du Sénat.
Il opère en trois temps. D’abord il attaque le chiffre de 211milliards. Il conteste le montant (et les compétences du Sénat, de ses élus et de ses experts par la même occasion) et retire, sans vergogne, 100 milliards de la somme. Il n’y aurait que 110 milliards d’euros d’aides publiques, prétend-il, c’est ce que lui, au Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan (attention aux majuscules, encore une fois) il a trouvé. Comment il a fait ? Mystère mais en une ligne de réponse, Beaune efface 100 milliards. Un détail. Et il traite les sénateurs d’amateurs, soit dit en passant.
Deuxième temps : non seulement, il y a moitié moins d’aides, prétend l’homme aux majuscules, mais on mélange tout et n’importe quoi dans ces prétendues « aides ». Et, solennel, Beaune dit à Delphine : « D’abord on va faire ce travail - c’est la mission que m’a confié le premier ministre- qui est de clarifier le bon périmètre parce que dans aide aux entreprises, on met des choses très différentes. »
Ici on pourrait lui dire : le rapport du Sénat est connu depuis six mois, il serait temps de « faire ce travail » d’analyse ; mais passons. Et apprécions la désinvolture toute technocratique du propos, avec ces mots ronflants (« la mission du premier ministre »), ces formules absconses ( « le bon périmètre ») , tout cela pour discréditer l’argument des 211 milliards, et surtout pour ne pas répondre à la question posée.
Troisièmement, faut-il conditionner les aides ? mais elles sont déjà très souvent conditionnées, a le culot de dire le Commissaire en évoquant les aides à l’apprentissage par exemple.
N’empêche, le pouvoir est touché et Beaune doit conclure en disant : « la bonne réponse, c’est pas des débats un peu généraux, des postures, c’est dans des mesures précises, dispositif par dispositif, donc transparence, regard sur chaque dispositif, des propositions concrètes. »
On sent la manœuvre, la manière de botter en touche mais là on a tout de même envie de lui dire au Commissaire : « Chiche ! »
Roger Friset
Article publié dans CommunisteS, numéro 1070 du 21 janvier 2026.